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Nicole Balvay-Haillot sur sa résidence d’artistes dans le Pontiac du 12 au 17 juillet 2010

08 septembre 2010

Dans mon premier courriel à Nancy Dagenais, instigatrice et grand manitou de la résidence d’artistes dans le Pontiac, je lui demandai si une écrivaine était une artiste. Sa réponse : bien sûr! C’est pourtant avec cette énigme en tête – suis-je une artiste? – et une décision irréversible – m’attendre à l’inattendu, voire l’espérer – que je quittai Aylmer pour Portage-du-Fort le matin du lundi 12 juillet dernier.

À peine arrivée à l’École en pierre, une inconnue dont je devine qu’elle est Nancy accourt vers moi, m’entraîne dans une magnifique grange au bord de la non moins magnifique rivière des Outaouais. C’est là que je fais connaissance avec les propriétaires des lieux, Geraldine Classen et son mari Arnold. En fait, j’avais rencontré Geraldine à un vernissage il y a quelques années. Malgré la pluie diluvienne qui tombait alors sur Portage-du-Fort, ses yeux pétillaient tellement d’enthousiasme en me parlant du Pontiac que je me jurai d’y revenir un jour. Quoi de mieux qu’une résidence d’artistes pour connaître les gens, l’histoire et les beautés du coin?

Premier inattendu : j’ai oublié mon ordinateu! Au matin du 13 juillet, Nancy m’apporte généreusement le sien. Inutile! Comment me concentrer en effet sur un aride clavier au milieu d’artistes au travail? À peine les voitures sont-elles garées sur les hauteurs de Northfork que déjà sortent pinceaux et boîtes de peinture, fils métalliques et brins de laine multicolores. Que vais-je faire, moi dont le seul matériau est le mot parmi ces vrais artistes? D'abord, contempler les collines verdoyantes qui ondulent à perte de vue, les altières roses trémières près des bâtiments, les géraniums et les oeillets d’Inde qui soulignent le contour des rochers. Contempler aussi le tendre tableau de Kathleen Ranger, mon adorable hôtesse, initiant Faith, sa petite-fille de dix ans, aux secrets de l’aquarelle. Quel extraordinaire lien entre elles deux, un « bonding», me dit Faith ! Impétueuse, Nancy me met de force (presque!) un pinceau dans la main. Me voilà en train d’éclabousser d’acrylique jaune, rouge, bleu, une tache verte : la colline aux géraniums. Une artiste est-elle en train de naître? Non, j’ai envie de mieux connaître mes compagnes, tout comme moi venues d’ailleurs. D’Aylmer – voyons, Gatineau! – voici Lisa Brunetta, jumelée à Geraldine Classen. Lisa sculpte en incorporant des objets recyclés à des fils de métal qu’elle entrelace. De Saint-Faustin-Lac-Carré, voici Diane Gonthier, jumelée à Nancy Dagenais. En la voyant travailler, j’ai envie de chanter «la laine des moutons, c’est nous qui la tondons… », mais elle ne file ni ne tisse la laine de ses moutons, elle la foule pour en faire du feutre. Si elle aime travailler de grandes pièces, elle profitera de la résidence pour concocter des bijoux. Me voilà donc roulant des brins de laine dans la paume de mes mains pour en faire… des perles. Ai-je trouvé ma fibre artistique? Non, me tremper les mains dans l’eau savonneuse, rouler ou fouler la laine, ce n’est pas pour moi… Peut-être ma fibre artistique vibrera-t-elle pour le travail de l’argile? Amie de la potière Chantal Auger, chez qui elle loge dans l’Île du Grand-Calumet, Françoise Gutman, sculpteure et céramiste, nous vient de Belgique et reste sans voix devant l’immensité : celle du ciel, des paysages, de la rivière. Je m’aventure ensuite auprès des chevalets dressés près de l’ancienne ferme. Venues de Renfrew, de Quyon, de Sand Bay, toutes les propriétaires de ces chevalets se concentrent sur leur travail. Pour elles, comme pour moi d’ailleurs, le bâtiment au toit rouge est blanc. Pour Geraldine cependant, il est bleu et danse sur la toile ainsi que la chaise berçante et le linge qui sèche sur la corde. Sous le pinceau de Carolyn Carreria, naissent les collines bleues et vertes qui ondulent à l’horizon.

Au matin du mercredi 14 juillet, fête nationale de la France que je ne souligne d’ailleurs pas, nous voici dans l’atelier de Chantal Auger. Combien sommes–nous ? Aucune idée. Sans doute une vingtaine. Même si c’est pour nous toutes une première expérience en céramique, Chantal tirera certainement une oeuvre d’art des vraies artistes. De leurs doigts agiles surgissent en effet des merveilles! Des miens, la silhouette indécise d’un arbre, que j’efface aussitôt. Pas beau, me souffle mon mauvais génie. Une spirale me paraît plus facile. À l’aide d’un pinceau, il s’agit de la recouvrir de laque blanche pour la mettre en relief, puis de laver l’argile entre les lignes avec une éponge imbibée d’eau. Je m’applique. Rien de beau ne sortira de tout ça, murmure encore mon mauvais génie. L’envie me prend d’abandonner et de courir dans le pré saluer la vache dont j’ai bu le si bon lait. La bonne fée se penche alors sur mon épaule : «Ce n’est pas le résultat qui compte, mais le processus.» «Bonne fée, tu as raison, je suis ici pour découvrir. Découvrir des territoires inconnus, extérieurs et intérieurs. Par exemple, faire taire mon sens critique à mon égard. Après tout, je ne suis qu’une artiste en herbe. Aurais-je l’idée de faire écrire du premier coup un poème ou une nouvelle à ces peintres et ces potières? » Après le repas, Françoise guide nos premiers pas en poterie. Nous pétrirons dans l’argile des bonshommes qu’elle accrochera à un grand vase. Cela me fait penser aux joyeux bouddhas chinois, joufflus et ventrus, portant autour du cou une ribambelle de petits personnages hilares… À la fin de la journée, surprise : plein de petits bonshommes, tous différents, pas un de pareil à son voisin. Ma création, une femme à la taille trop mince, me paraît bien fragile. Pourvu qu’elle ne casse pas à la cuisson! «Seigneur, donnez-moi la patience d’endurer ma maladresse !»

En ce jeudi 15 juillet, troisième jour de travail, rendez-vous aux chutes (Chou-ou-outes, disent nos amis de langue anglaise!) de Coulonge. Cette fois, plus que transplantée dans des terres inconnues, je recule loin dans le passé. Comme à Fort William il y a deux jours, l’eau me parle. J’entends pagayer les voyageurs dans leur canot d’écorce; ils remontent la rivière des Outaouais en route vers les Grands lacs et peut-être même la Louisiane. Ici, je vois courir les draveurs sur les rochers de la rivière Coulonge; ils guident dans l’estacade et le glissoir les grands troncs de pin blanc qui arriveront à la scierie, en aval. Tandis que je rêve, Geraldine peint au grand soleil la cabane du contremaître. À l’ombre des arbres, en communion totale, Kay et Faith peignent le déversoir. Merveilleux transfert d’un savoir-faire d’une génération à l’autre. Un peu plus loin, une jeune fille de quinze ans, Meghan, élève de DianaWakely, me surprend par son talent prometteur. Le soir, je fais plus ample connaissance avec Stephan Scrak, peintre arrivé dans le Pontiac il y a dix ans. Il me parle avec chaleur de cette communauté artistique qui l’a accueilli à bras ouverts.Voisin et ami de Kathleen, à Campbell’s Bay, Stephan aime taquiner. celle-ci, qui ne lui laisse pas le dernier mot ! Leur affection et leur complicité sont palpables. Je me prends à taquiner moi aussi Stephan. La timidité de lundi s’est envolée!

Vendredi 16 juillet : le temps a passé bien vite et Nancy, toujours aussi débordante d’énergie, entend que nous soyons prêts pour le vernissage de clôture. Que pourrait bien accrocher une écrivaine aux poutres de la grange d’Arnold et de Geraldine? Ma chère Kathleen s’est mis dans la tête que j’aurais mon oeuvre, comme tout le monde. Je suis sceptique. À tort. Persuasive et généreuse, cette diablesse ! En bonne élève docile, je m’installe donc devant mon papier et me laisse guider. Mon mauvais génie me souffle que Tom Thomson ne se retournera pas dans sa tombe puisqu’il est mort noyé et qu’on n’a jamais retrouvé son corps! Commencer par peindre toute la feuille en jaune clair, sauf les montagnes… Dépasser les limites du papier. Continuer avec le bleu foncé des montagnes… Pour le sol et une souche, donner quelques touches de rouge, de brun, de vert, Laisser le papier absorber la couleur… Tracer le tronc du grand arbre, le peindre en brun. Ajouter de grandes taches de vert sombre pour son feuillage et des traînées de rouge pour les filaments qui pendent de ses branches! Muet de surprise, mon mauvais génie se tait : mon Jack Pine est presque beau. Autre inattendu : comment se fait-il qu’avec les mêmes couleurs, nos trois aquarelles, Faith étant de la fête, ne se ressemblent pas?

Sous les arbustes près de la grange, Lisa est entourée de Cathy Dolan, de Françoise et de sa fille Nikita, de Diane. Toutes sculptent des petits oiseaux avec du fil de cuivre. Patiemment, Lisa explique que, pour créer leurs griffes, elle coupe le fil à un angle de quarante-cinq degrés, avec la partie plate de ses pinces. Le bout de la griffe doit rester parallèle à la surface sur laquelle sera placé l’oiseau. Quel travail! Et quelle imagination!

Dix-huit heures : les invités arrivent. À l’entrée de la grange, trône la sculpture d’objets recyclés de Lisa et son équipe : un drôle de bonhomme aux cheveux de feutre. Toutes les toiles peintes pendant ces quatre jours sont accrochées aux murs. Leur talent et leur dynamisme m’étonnent et je suis heureuse d’avoir découvert avec eux, parmi eux, leurs territoires extérieurs et intérieurs. Heureuse d’avoir découvert aussi des arts dont je ne connaissais rien. Les petits chapeaux de feutre fabriqués par Diane coifferont plus tard, avec d’autres, les piquets de sa ferme des Laurentides, où j’espère aller un jour. Sur une poutre à hauteur de nos yeux, ils côtoient pour l’instant la poterie de Françoise et les quatre plumes vertes du paon unijambiste que Lisa n’a pas eu le temps de finir. Mon aquarelle est là aussi et j’en suis presque fière. Nancy, soucieuse de mon statut d’écrivain, insiste cependant pour que je lise une de mes histoires. C’est ainsi que devant un public moitié anglophone, moitié francophone, je raconte Retrouvailles, nouvelle tirée du collectif 30 – trente – XXX publié en 2009 pour les trente ans de l’Association des auteurs et auteures de l’Outaouais, dont je suis membre.

Samedi matin. Après un dernier petit-déjeuner avec Kathleen, que tout le monde ici appelle Kay, je reprends la route en sens inverse. Mission accomplie. Douée ou non de mes doigts, je crois que je suis une artiste! Et surtout, en faisant taire mon mauvais génie, j’ai transformé mon territoire intérieur au cours de cette résidence d’artistes dans le Pontiac.

 
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